Novembre 2024, ferry de 8h depuis Miyajimaguchi. Il tombe des cordes. Je suis sur le pont avec un sac plastique de konbini enroulé autour du boîtier, l'île sort de la brume par petits bouts, et autour de moi il n'y a que des locaux qui vont bosser. Je ne connaissais même pas Miyajima avant ce matin là, j'y allais sur le conseil d'une coloc de ma sharehouse. Je suis reparti le soir avec ce qui est devenu ma photo signature.
Pourquoi Miyajima se photographie mal, et comment y remédier

Miyajima, c'est l'étape finale de la « golden road », le circuit que suivent la majorité des voyageurs au Japon : Tokyo, Kyoto, Osaka, Hiroshima, et l'île pour finir. Résultat, le torii flottant d'Itsukushima est l'un des sujets les plus photographiés du pays. Toujours au même endroit, à la même heure, avec la même lumière. Instagram est devenu le premier guide de voyage d'une génération entière, et l'île en paie le prix : des milliers d'images qui se ressemblent toutes.
La pluie casse ça net. Elle vide les allées, elle disperse les courageux qui posent au pied du torii, elle remplace le bruit de la foule par celui des gouttières des temples. Elle isole les sujets naturellement, sans que tu aies à travailler ton cadre pendant vingt minutes. Ce que la plupart des voyageurs vivent comme une journée gâchée est en réalité la meilleure fenêtre de tir de l'île.
Voilà les six endroits de cette journée, dans l'ordre, avec ce que j'avais dans le sac : un Sony A7 mark II, un Tamron 35mm f/2.8 et un Super Takumar 55mm f/1.8, un vieil objectif entièrement manuel.
1. Le ferry depuis Miyajimaguchi, le vrai début du reportage

Tout le monde traite la traversée comme un transfert. C'est une erreur. Le bateau du matin est rempli de locaux, pas de touristes, et l'île apparaît dans la brume au fil des dix minutes de trajet. C'est là que le dépaysement commence, avant même de poser un pied sur le quai.
J'ai fait la moitié de mes photos de la journée avec un sac plastique sur l'appareil. Ça a l'air bricolé, ça l'est, et ça a sauvé le boîtier.
Un conseil que je me donnerais à moi même : j'y suis allé à 8h, c'est trop tard. Vise le lever du jour, vers 6h50 en novembre. Et si tu peux, dors sur l'île : Miyajima se vide quand les derniers bateaux repartent, et tu as le torii au petit matin rien que pour toi.
Tip photo : reste dehors sur le pont, pas dans la cabine. Le 35mm à f/2.8 suffit pour attraper à la fois un passager et l'île derrière lui. ISO en automatique, plage 400 à 1200, tu n'auras pas le temps de bidouiller avec une main sur le boîtier et l'autre sur le sac plastique.
Accès : depuis Hiroshima, JR jusqu'à Miyajimaguchi, ferry juste en face. Inclus dans le JR Pass, mais compte 100 yens de taxe visiteur en plus, qui n'est pas couverte par le pass. Traversée d'environ 10 minutes.
Saison idéale : mi à fin novembre pour les momiji, mais le premier ferry du matin fonctionne toute l'année.
2. Le torii d'Itsukushima, marée haute ou marée basse

C'est le sujet impossible : trop vu, trop photographié. Sauf que ce jour là, la brume l'a enveloppé et la marée a fait le tri. Les rares personnes qui s'étaient avancées à ses pieds sont remontées, et le portail est resté seul dans le gris, comme suspendu entre ce monde et celui des esprits.
Le vrai conseil sur la marée, c'est de ne pas choisir, et surtout de connaître les deux chiffres qui comptent. Le torii flotte quand la marée dépasse 250 cm. Tu marches jusqu'à lui quand elle descend sous 100 cm. Entre les deux, tu as un entre deux qui ne donne ni l'un ni l'autre. La table des marées du jour se trouve en ligne, cale ta journée dessus avant de réserver ton ferry.
Le torii seul dans la brume existe en tirage d'art.
Tip photo : marée haute pour l'image mythique, le portail qui flotte, cadre vertical et beaucoup de ciel. Marée basse pour marcher au pied du torii, jouer les flaques laissées par le retrait, les textures du sable et l'échelle du portail vu d'en dessous. Le 55mm Super Takumar à f/1.8, mise au point manuelle, laisse la brume faire le fond toute seule. Pas besoin de filtre, la pluie fait le travail d'un ND en atténuant les contrastes.
Accès : environ 12 minutes à pied du ponton, en suivant le front de mer.
Saison idéale : mi à fin novembre pour la couleur des érables en arrière plan, mais le torii dans la brume marche à n'importe quelle saison pluvieuse.
3. Torii & Sea, la photo que je n'avais pas prévue

C'est ma meilleure photo à ce jour, et elle n'était pas dans le plan. Le petit matin, la marée qui monte, le torii qui flotte, et deux écolières qui passent en courant dans l'eau, une avec un parapluie. Une seconde. C'est tout.
Elle a reçu une Honorable Mention aux Chromatic Photography Awards 2025 et est nominée aux Fine Art Photography Awards de Londres 2026.
Ce qui l'a faite, ce n'est pas le torii. C'est la silhouette. Sans personne dans le cadre, tu as une carte postale. Avec quelqu'un qui traverse, tu as l'échelle, le mouvement, et une histoire.
Cette image existe en tirage d'art, en édition limitée.
Tip photo : marée montante au lever du jour, et travaille le lieu comme de la street photo, pas comme du paysage. Cadre large, torii décentré, et attends qu'une silhouette entre dans le champ. La brume et le ciel bas font le reste. Le placement : sur la plage à gauche du temple, le long de l'eau, au niveau de l'eau et pas à hauteur d'yeux.
Accès : ferry depuis Miyajimaguchi, puis à pied le long de l'eau.
Saison idéale : toute l'année, mais un ciel bas et de la brume valent mieux qu'un grand soleil.
4. Itsukushima-jinja, les couloirs sur pilotis

Le sanctuaire lui même est souvent survolé : on photographie le torii et on repart. C'est dommage, parce que les couloirs sur pilotis sont le meilleur exercice de composition de l'île. Les piliers rouge vermillon alignés, la mer au bout, et le sol qui renvoie tout quand il est mouillé.
Tip photo : place toi bas dans les couloirs, très bas. Les piliers rouges deviennent des lignes de fuite vers la mer. Expose pour l'ouverture lumineuse au bout du couloir, pas pour le bois sombre, et laisse le reste tomber. Le sol mouillé te donne le reflet gratuitement. Le 35mm à f/2.8 pour tenir la perspective. Si tu tombes sur une cérémonie, cadre la entre les lanternes.
Accès : environ 12 minutes à pied du ponton.
Saison idéale : automne pour les momiji, marée haute pour l'effet flottant.
5. Daishō-in, le temple que la pluie vide complètement

Au pied du Mont Misen, Daishō-in a été fondé en 806. Ses pavillons sont dispersés sur le flanc de la montagne, avec des statues partout, des jardins, des escaliers bordés de moulins à prières. Ce jour là, le lieu était quasi désert. Les cérémonies continuaient dans le calme, et le son de la pluie remplaçait celui de la foule.
C'est l'un des plus beaux temples que j'ai photographiés au Japon, et c'est sous la pluie qu'il donne son maximum. L'atmosphère te transporte ailleurs.
Tip photo : cadre le toit du pavillon entre les branches rouges des érables, en cherchant un premier plan qui encadre. Le 35mm à f/2.8, ISO auto autour de 1200 dans la pénombre. La lumière d'un jour de pluie est douce et régulière, tu n'as aucun contraste violent à gérer entre le bois sombre et le ciel.
Accès : 20 à 30 minutes de marche depuis le ponton, ça monte.
Saison idéale : automne, ou sous la pluie. Tôt le matin.
6. La pagode Gojūnotō et Senjōkaku

Les deux sont côte à côte, à dix minutes du ponton, et ils se traitent différemment. La pagode à cinq étages est le sujet le plus photogénique de l'île après le torii : elle sort des érables, elle se compresse bien au téléobjectif, et elle tient debout dans presque n'importe quelle lumière.
Une info à connaître avant d'y aller : sa toiture est en rénovation et bâchée jusqu'à fin 2026. Ma photo la montre avant les travaux. Si tu y vas maintenant, prévois un cadrage qui compose avec les bâches, ou concentre toi sur Senjōkaku juste à côté.
Senjōkaku, justement, est un bon terrain de street photo. Beaucoup de monde s'y arrête pour se poser, ce qui en fait un des rares endroits de l'île où la foule sert la photo au lieu de la gêner.
La pagode au couchant est disponible en tirage d'art.
Tip photo : pour la pagode, le 55mm pour la compresser dans les érables plutôt que le grand angle qui la noie. Cherche un toit de tuiles en premier plan pour l'ancrer et donner de la profondeur. Pour Senjōkaku, entre à l'intérieur, cadre les gens assis contre la lumière des ouvertures.
Accès : environ 10 minutes à pied du ponton, la pagode et Senjōkaku sont voisins.
Saison idéale : toute l'année, novembre pour les couleurs. Affluence forte à Senjōkaku.
Ce que la pluie change, à Miyajima et partout ailleurs
Au Japon, la pluie n'est pas une contrainte, c'est un élément du quotidien. Il existe même un proverbe, « amadare ishi wo ugatsu », littéralement les gouttes de pluie finissent par percer la pierre, autrement dit la patience finit toujours par payer.
Sur l'île, ça donne des choses que tu ne verras pas par beau temps : les cerfs qui cherchent un abri sous les pontons rouge vermillon, les feuilles d'érable collées au bois mouillé, la baie qui avale le torii dans la brume. La nature reprend ses droits sur l'agitation touristique.
Et ce qui se passe à Miyajima se passe dans tout le pays. Chaque temple, chaque ruelle, chaque jardin se transforme dès les premières gouttes. Les reflets, les textures, les nuages qui descendent des montagnes, la brume qui isole les sujets sans que tu aies rien à faire.
Donc si la pluie s'invite pendant ton voyage, ne cours pas après un plan B. Prends un parapluie transparent au konbini, un sac plastique pour ton boîtier, et va voir l'autre visage du Japon. C'est souvent cette version là qui reste en mémoire.
Si tu passes aussi par la capitale, j'ai fait le même exercice là bas : les meilleurs spots photo de Tokyo.
Va plus loin
Cet article couvre une île. Mon guide photo du Japon couvre 300 spots testés sur le terrain, avec l'accès, le moment, l'histoire et le conseil de cadrage pour chacun, et il vient avec deux cartes interactives : la carte du Japon pour tous les spots du guide, et la carte de Tokyo et ses 200 lieux. Il est dispo dans la boutique.
Distinctions
« Torii & Sea », prise ce matin là, a reçu une Honorable Mention aux Chromatic Photography Awards 2025 et est nominée aux Fine Art Photography Awards de Londres 2026.
Questions fréquentes
Marée haute ou marée basse pour le torii ? Les deux marchent, mais pas n'importe quand. Le torii flotte au delà de 250 cm de marée, et tu peux marcher jusqu'à lui sous 100 cm. Entre les deux, tu n'as ni l'un ni l'autre. Regarde la table des marées du jour avant de partir.
À quelle heure y aller ? Le lever du jour, vers 6h50 en novembre. J'y suis allé à 8h et c'était déjà trop tard. Mieux encore, dors sur l'île : elle se vide quand les derniers bateaux repartent.
Comment aller à Miyajima depuis Hiroshima ? JR jusqu'à Miyajimaguchi, puis ferry juste en face, environ 10 minutes. Inclus dans le JR Pass, plus 100 yens de taxe visiteur qui n'est pas couverte par le pass.
Combien de temps prévoir sur l'île ? Une journée complète pour faire les six spots sans courir, en comptant la montée jusqu'à Daishō-in.
Quels objectifs emporter ? Deux focales suffisent. Un 35mm pour les couloirs du sanctuaire, les temples et les scènes larges, un 50 ou 55mm ouvert grand pour compresser la pagode dans les érables et détacher un sujet de son fond. Rien de plus, tu vas marcher toute la journée sous la pluie.
Comment protéger son matériel ? Un simple sac plastique de konbini autour du boîtier fait le travail. J'ai tiré la moitié de mes photos comme ça. Prévois aussi un chiffon microfibre, la lentille avant se couvre de gouttes en permanence.
La pagode est elle visible en travaux ? Sa toiture est bâchée jusqu'à fin 2026. Elle reste photographiable, mais il faut composer avec, ou se rabattre sur Senjōkaku juste à côté.