Shibuya, le dernier train de minuit. Sur le quai d'en face, un couple assume son amour aux yeux du monde, dans un pays si pudique. Et moi, je me demande : pourquoi je n'assume pas de ne plus être cuisinier ?
Cette photo, et sept autres, étaient accrochées les 3 et 4 octobre 2026 à l'atelier Ginko, à Romans-sur-Isère, pour les Journées nationales des artistes. Ensemble, elles forment Nekketsu.
Nekketsu, le sang bouillant
En japonais, nekketsu (熱血) veut dire « sang bouillant ». C'est un concept narratif venu des mangas, et ma génération a grandi avec. Un héros ordinaire porte un rêve trop grand pour lui. Il quitte son foyer, trouve des alliés, affronte des épreuves, tombe, se relève et devient plus fort.
Le récit avance par cycles, qu'on appelle des arcs. Chaque fin d'aventure ferme un chapitre et en ouvre aussitôt un autre. Joseph Campbell appelait ça le monomythe, le voyage du héros. Une boucle, pas une ligne droite.
Je suis un gamin des années 2000. Ce sont ces histoires qui m'ont donné envie de partir au Japon et d'y vivre. En arrivant, je pensais toucher l'aboutissement d'une vie. Ce n'était que la fin d'un arc. Celui des étoiles et des « oui chef ! ». Le suivant a commencé sur place, en troquant mes couteaux pour un appareil photo.
Pourquoi cette série
À mon retour en France, j'ai revu un ami d'enfance. Il m'a dit : « Quand je t'ai vu au Japon, je me suis dit : lui, il a réussi sa vie, réalisé son rêve. » Cette phrase me reste bloquée au fond de moi depuis.
Mais que se passe t il une fois le rêve atteint ? Nekketsu, c'est ma réponse.
La série se nourrit de ma première, Solitude, et s'y oppose. Solitude regardait vers l'extérieur : le Japon que j'observais. Nekketsu retourne l'objectif. C'est moi dans cet environnement, et ce qu'il a fait de moi. Chaque photo correspond à une étape du voyage du héros, selon les codes du genre.
Les 8 étapes du voyage
1. Le départ : Passé dans l'ombre
Novembre 2023. Après dix ans dans la restauration, j'y suis enfin : chef au Japon. Le rêve d'enfant, atteint.
Omoide Yokocho, Shinjuku, 2024.
2. L'élément déclencheur : Rêve infidèle
La désillusion arrive vite. Un mois, pas plus. Je n'ai que des mains venues de France, jetables. Une phrase signe la fin de cette carrière : « M. Houdusse, vous me faites du travail de bougnoule. » 14 000 kilomètres pour la même violence.
Ikebukuro, 2024.
3. La rencontre : Rencontre de minuit
J'ai commencé la photo comme ces jeunes couples : caché. Sans dire que je faisais de la photo. C'était pour partager mon quotidien japonais, souvent tard le soir, à errer seul. Celle ci, je l'ai prise en rentrant par le dernier train. À l'iPhone.
Shakujii Kōen, 2023. iPhone 12.
4. Épreuve de tentation
Je commence à gagner ma vie avec cette nouvelle passion, après dix ans d'efforts dans mon premier métier. En France, on ne comprend pas. Surtout ma famille. Quitter les cuisines pour la photo, c'est tout lâcher. Ma grand mère m'a dit : « Théo, on devient pas photographe comme ça. »
Je me sens à contre courant. Comme ces deux jeunes filles, je descends là où je devais monter.
Gare d'Ikebukuro, 2024. Lumix GH3.
5. La révélation : Révélation de minuit
Presque chaque soir, je sortais photographier la ville, le plus souvent seul. Et chaque soir, je rentrais par le dernier train. C'est là, à Shibuya, que j'ai vu ce couple sur le quai d'en face. Et que la question m'est tombée dessus.
Gare de Shibuya, 2024.
6. La transformation : Fenêtre sur soi
Novembre 2024. Mon amie Sharon me rend visite à Tokyo. C'est aussi le dernier jour où mon visa me permet de vivre au Japon. On se retrouve en haut du Tokyo Metropolitan Government Building, avec une vue sur toute la ville. Le moment de faire le point sur cette année.
Tokyo Metropolitan Government Building, Shinjuku, novembre 2024.
7. La réparation : Traversée brumeuse
Décembre 2024. La fin du séjour. Avant de rentrer, je suis parti de Tokyo pour traverser le Japon. Une façon de lui dire au revoir.
Décembre 2024.
8. Le retour… à l'aventure ? : Torii & Sea
La dernière image du cycle, c'est Torii & Sea, prise à Miyajima. Sur le moment, je n'ai pas vu ce qu'elle valait. Je m'en suis rendu compte l'année suivante, à mon retour en France, grâce à JB.
Elle a reçu une Honorable Mention aux Chromatic Photography Awards 2025 et une nomination aux Fine Art Photography Awards 2026. La fin de l'arc Japon. Et peut être le début d'un autre.
Miyajima, 2024.
Chez Ginko, avec mon senpaï
JB, c'est Jean-Bernard Lassara. Son atelier, Ginko Photo, au 27 boulevard Michel Servet, faisait partie des 14 ateliers ouverts à Romans-sur-Isère et Bourg-de-Péage pour les Journées nationales des artistes. Il m'a invité à y exposer, avec Régis David, un ami à lui.
Jean-Bernard, c'est un ami et un mentor. Au Japon, on dirait un senpai : celui qui est arrivé avant toi sur le chemin, et qui te tire vers le haut. C'est lui qui m'a fait voir ce que valait Torii & Sea.
La suite de l'histoire
Un récit nekketsu ne s'arrête jamais vraiment. Chaque fin d'arc en ouvre un autre.
Une photo de la série te parle ? Écris moi. Et si tu veux l'histoire complète de la matinée de Torii & Sea, je la raconte dans Quoi photographier à Miyajima. Mes autres tirages sont dans la boutique.
Questions fréquentes
Que veut dire nekketsu ? Nekketsu (熱血) veut dire « sang bouillant » en japonais. C'est un genre de récit de manga : un héros ordinaire, un rêve trop grand pour lui, des épreuves, des chutes, et un héros qui se relève plus fort.
C'est quoi le monomythe ? C'est le nom que Joseph Campbell a donné au voyage du héros : le départ, les épreuves, la transformation, le retour. Nekketsu suit ces étapes, une photo par étape.
Où a eu lieu l'exposition ? À l'atelier Ginko Photo, 27 boulevard Michel Servet, à Romans-sur-Isère, les 3 et 4 octobre 2026, pendant les Journées nationales des artistes.
Avec quel matériel la série a été photographiée ? Surtout avec un Sony A7 II. Une photo a été prise au Lumix GH3, et la plus ancienne, Rencontre de minuit, à l'iPhone 12.